Cet article met l’emphase sur une initiative d’action sociale menée par les associations de promotion et de revendication des droits des femmes à travers la Marche mondiale des Femmes au cours de l’année 2000. Il vise particulièrement à montrer comment les luttes féministes et le pouvoir d’agir (ou empowerment) se conjuguent pour modifier les structures juridiques, économiques et sociales sur un plan global.
1.1. La Marche mondiale des Femmes et le pouvoir d’agir
Le 8 mars 2000, la marche mondiale des femmes est lancée simultanément dans une cinquantaine de pays. Il s’agissait d’une série de rassemblements et d’actions qui ont été organisées pour lutter contre la violence et la pauvreté dont souffrent les femmes. L’organisation de cet événement mondial reposait sur la collaboration d’environ 6000 groupes de femmes provenant de 161 pays. Cette dernière s’inscrivait dans une dynamique Nord-Sud de transformation des institutions et des structures qui renforcent et maintiennent les rapports de pouvoir existants (Giraud 2001 :145).
La Marche Mondiale des femmes en 2000 fait suite à la Marche du Pain et des roses organisée, en 1995, par les femmes du Québec. Celle-ci avait pour objectif d’inciter le gouvernement québécois à adopter des mesures concrètes pour mettre fin à l’appauvrissement des femmes. À l’initiative de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), la Marche mondiale avait un objectif similaire mais à grande échelle en interpellant les gouvernements, les Nations Unis et les grandes institutions tels le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale, afin qu’ils mettent un terme à l’appauvrissement des femmes (Gérome 2000 :192). Le patriarcat, la domination du capitalisme et les violences à l’égard des femmes furent les points de ralliement des organisations de femmes. En prélude à la marche,
des ateliers d’éducation populaire visant à renforcer l’empowerment des femmes ont été mis sur pied par les organisations à l’échelle internationale. Les thèmes portaient entre autres sur la sensibilisation aux enjeux qui concernent les femmes, sur l’outillage en lien avec l’interpellation des gouvernements et les revendications sociopolitiques (Gérome 2000 :194). Mais comment appréhender l’empowerment dans ce contexte précis?
L’empowerment ou pouvoir d’agir tel que le conçoivent les féministes désigne le processus de transformation des relations de pouvoir entre individus et groupes sociaux. De ce point de vue, le renforcement du pouvoir des femmes passe par la transformation radicale des structures économiques, politiques, légales et sociales. Les relations de pouvoir peuvent être modifiées sur les trois fronts suivants : 1) en remettant en cause l’idéologie qui justifie les inégalités (comme le rapport de sexe ou la caste); 2) en changeant les modalités d’accès et de contrôle des ressources économiques, naturelles et intellectuelles 3) et en transformant les institutions, les structures qui renforcent et maintiennent les rapports de pouvoir existants (la famille, l’État, l’éducation ou les médias). En ce sens, des actions éducatives et des ateliers de consciences dans la lignée du travail de Paulo Freire sont organisées pour augmenter le renforcement de la confiance en soi mais aussi la capacité individuelle et collective des femmes à transformer les structures sociales oppressives (Calves 2007 :738, 739; Damant, Paquet et Belanger 2001 : 144). Comment les femmes ayant acquis ce pouvoir ont-elles mené la lutte dans le cadre de la Marche Mondiale des femmes? Quels ont été les effets du développement de ce pouvoir d’agir? Examinons les retombées de la Marche Mondiale des femmes en vue de dégager des éléments de réponse à ces interrogations pertinentes.
1.2 Retombées de la Marche Mondiale des Femmes
La Marche a commencé le 8 mars, Journée internationale des femmes, pour se terminer le 17 octobre, Journée internationale pour l’éradication de la pauvreté. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes, militants et sympathisants, ont appuyé les revendications portées par la Marche mondiale. En sept mois, 5 084 546 signatures ont été recueillies pour exiger des décideurs politiques un changement de cap radical au niveau mondial pour mettre un terme à la pauvreté et à toutes les formes de violences envers les femmes (Simard 2005 : 54).
S’il est vrai que la pauvreté et la violence faite aux femmes n’ont pas été éradiquées au terme de la Marche, les impacts de cette action de solidarité ont été multiples. En effet, au Brésil, la Marche a changé le débat de la pauvreté pour le traiter en termes de changement structurel et de la violation du droit à la citoyenneté (Barbot 2000 :23). Au Venezuela, la violence conjugale a été enfin reconnue comme un acte criminel. Au Maroc, une manifestation en appui aux changements souhaités au code de la famille a permis de progresser sur ce terrain. À Bruxelles, des femmes d’Europe de l’Est et de l’Ouest ont créé des liens de solidarité. Au Mozambique et au Burkina Faso, les coordinations nationales de femmes ont obtenu pour la première fois une rencontre avec les dirigeants gouvernementaux où elles ont pu exposer leurs préoccupations. Au Québec, les associations de femmes ont obtenu une augmentation des ressources financières pour les femmes victimes de violence ainsi qu’un projet de loi sur l’accès à l’égalité.
En dépit de ces avancées, les défis sont encore énormes avant que les revendications des associations de femmes soient intégralement prises en considération. Selon Giraud et Dufour au Québec le gouvernement n’a pas répondu de manière satisfaisante aux revendications portées par les militantes. C’est dans cette perspective que les femmes ont fait le choix de relancer des actions mondiales tous les cinq ans «tant que les femmes ne seront pas libres». En témoignent les Marches mondiales des femmes en 2005 et en 2010 contre les formes de discrimination et d’inégalités (Giraud et Dufour 2010 :13,14).
Cependant, l’avantage d’une Marche de cette envergure a été de favoriser le renforcement du pouvoir, la solidarité des femmes et d’opérer une prise de conscience des situations opprimantes. Au niveau international la Marche a forcé les décideurs à agir sur le plan juridique, social et structurel. L’action sociale de la Marche a atteint tous les échelons de la société et toutes les catégories sociales. On serait même tenté de parler d’un empowerment de nature mondial puisque transnational. Cependant, comme souligné plus haut, il y eu des succès à certains niveaux mais la violence, le patriarcat et la pauvreté sont encore une réalité. Cela tient à ce que les problèmes structurels n’auraient pas pu être résolus en l’espace d’une année, mais aussi parce que les décideurs politiques ne sont pas nécessairement engagés à mettre en œuvre les revendications portées par les militantes et militants. La solution passe par une mobilisation à tous les échelons de la société, par d’autres actions sociopolitiques pour la prise du pouvoir politique à l’échelle mondiale. Freire lui-même ne le pensait pas autrement : «pour moi, l’éducation pour la liberté implique l’organisation politique des opprimés pour qu’ils prennent le pouvoir» (1975d :16).
BIBLIOGRAPHIE.
BARBOT, Vivian (2000). «La solidarité nouvelle et les nouvelles solidarités : La marche mondiale des femmes en l’an 2000», Recherches féministes, vol. 13, no1, p. 19-25 [Document téléchargé à l’adresse suivante : http : //id.erudit.org/iderudit/058068ar]
CALVES, Anne-Emmanuel (2009). «Empowerment : généalogie d’un concept clé du discours pour le développement», Revue Tiers Monde, no 200, p. 735-749.
DAMANT, Dominique, PAQUET, Judith et Jo BELANGER (2001). «Recension critique des écrits sur l’empowerment ou quand l’expérience des femmes victimes de violence conjugale fertilise des constructions conceptuelles, Recherches féministes, vol. 14, no 2, p. 133-154 [Document téléchargé le 12 mars 2011 à l’adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/058146ar].
FREIRE, Paulo (1975d). The Politics of Education : Culture, Power and Liberation, London, Macmillan.
GEROME, Marie-Hélène (2000). «La Marche mondiale des femmes en l’an 2000 en Ontario français», Reflets : revue d’intervention sociale et communautaire, vol. 6, no1, p. 192-196, [Document téléchargé le 29 novembre 2011 à l’adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/026302ar]
GIRAUD, Isabelle (2001). «La transnationalisation des solidarités : l’exemple de la marche mondiale des femmes», Lien social et Politiques, no 45, p. 145-160, [Document téléchargé le 29 novembre 2011 à l’adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/009404ar]
GIRAUD, Isabelle et Pascale DUFOUR (2010). Dix ans de solidarité planétaire : perspectives sociologiques sur la Marche mondiale des femmes, les éditions du remue-ménage, Montréal.
SIMARD, Martine (2006). La marche mondiale des femmes en l’an 2000 : rapports de pouvoir et stratégies d’action dans un contexte néolibéral et patriarcal. Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval, École de service social, Faculté des Sciences sociales, Université Laval.
SIMON, Barbara Levy (1994). The Empowerment Tradition in American Social Work: A History, Community University Press, New York, 227 pages.




Tres interessant ton article Thierry Wonder. Tu vois qu’il y a encore beaucoups de travail a faire, bien qu’il y a je le reconnais des combats deja gagnes!!
Bien sur Régine! Le travail est immense, et il l’est encore plus, a mon avis, dans notre pays (Haïti) ou une certaine mentalité machiste est encore fortement ancrée dans les mœurs…
Je trouve que c’est une très belle article. Mais comme tu as fait un râlé sur le monde pour atterrir les réalisations de la marche tu as oublié Haïti. Dis-moi Haïti n’a pas son pesant d’or dans la Marche ou dans la lutte des femmes? N’y a t-il pas des avancés que les féministes haïtiennes ont engendrées qui peuvent être considérées dans ton analyse de la situation?
Merci ! Je n’avais pas pris en compte Haïti dans mon article parce que je n’avais pas trouvé de références a ce sujet. Cependant mes recherches ultérieures ont montré que les féministes de notre pays ne sont par restées indifférentes a ce mouvement global. Tu peux voir a cet effet le site de la Papda (http://www.papda.org/article.php3?id_article=916) ainsi que Alterpresse (http://www.alterpresse.org/spip.php?article10138).
Toutes mes félicattion Thierry. Tu as écris un tres beau article qui dénonce toute forme d’oppressions et d’inégalités envers les femmes. Il est vrai que les femmes ont acquis certains droits mais il reste beaucoup de chemin a parcourir pour arriver a un equilibre entre les deux sexes. De la meme facon que toi, je pense que l’empowerment est une excellente technique pour aider certains groupes de femmes a sortir du cercle infernal de la domination et de l’injustice sociale.